Archive for juillet 2009

A Zvad
juillet 30, 2009

Photo prise à Gori le 9 août 2008. Crédit: Gleb Garanich/Reuters.

Photo prise à Gori le 9 août 2008. Crédit: Gleb Garanich/Reuters.

Un homme ravagé par la douleur tient son frère mort dans ses bras. Derrière lui, les décombres d’un quartier de Gori, petite ville géorgienne à l’Ouest de Tbilissi bombardée par les Russes durant le conflit. Cette photo a fait le tour du monde. Une image symbolique du conflit russo-géorgien d’août 2008. Mais aussi et avant tout, une tragédie prise sur le vif, le chagrin incommensurable d’un homme qui vient de perdre un des êtres qui lui était le plus cher.

Zaza Razmadze à Gori le 30 juillet 2009.

Zaza Razmadze à Gori le 30 juillet 2009.

Cet homme, nous l’avons rencontré. Il s’appelle Zaza Razmadze, 36 ans. Nous le retrouvons dans la casse où il travaille. De part et d’autre, de petites cabanes de bois regorgeant de matériel et de produits pour les voitures : des enseignes de taxi, des pièces détachées. Nous entrons dans l’une d’elles pour parler avec Zaza. Au fond de ce réduit, une sorte de fontaine de briques rouges surmontée d’une plaque de marbre noir : un autel construit par Zaza en mémoire de son frère, Zvad, mort à 33 ans dans les bombardements du 9 août 2008.

Regard baissé, la main caressant nerveusement le bois de la table à côté de lui, Zaza ne parvient pas tout de suite à nous raconter son histoire. Il hésite, se tait. Détourne le visage, puis reprend la parole. Ce 9 août, il s’en souvient comme si c’était hier. Ce jour-là, il travaille à la casse quand soudainement, il voit des avions bombarder le quartier dans lequel vit son frère, sa jeune femme de 28 ans enceinte de 8 mois et leur fils alors âgé de 8 ans. Il part précipitamment pour se rendre sur place. Etat de choc. Partout autour de lui, les maisons en flammes, les ruines fumantes. Paysage de désolation. Et sur le sol gît le corps de son frère. Il ne comprend pas tout de suite, croit que Zvad est seulement blessé. Il retire sa chemise pour essuyer le sang sur le visage de son frère. Et réalise l’impensable. Zvad est mort. Il tient son cadavre dans ses bras. « A ce moment-là, mon coeur s’est brisé pour toujours », souffle Zaza. Il apprend  ensuite que la femme de Zvad a elle aussi perdu la vie. Seul leur petit garçon, mis à l’abri par Zvad, a survécu.

Zaza s’est d’abord isolé du reste du monde. Pendant de longs mois, il a vécu seul dans un cabanon, des photos de son frère placardées partout sur les murs. Celle de la tragédie, entre autres. Des jours et des nuits parcourus de cauchemars et d’hallucinations. Mais avec le soutien de ses proches et de ses amis, il est peu à peu sorti de cette réclusion morbide. Encouragé par sa famille, il s’est marié il y a deux mois. « Si je ne l’avais pas fait, je serais devenu fou ».

De son frère, il ne lui reste pratiquement rien. Tout a été détruit par les bombes russes. Sauf le téléphone de Zvad. Il a repris son numéro. Zaza relève la tête, plonge son regard intense dans le notre. Nous nous embrassons. Il esquisse un sourire.

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Le Caucase expliqué à une blonde
juillet 29, 2009

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Bon, on n’est pas là que pour rigoler et tenter de voir des moutons se faire égorger. La Géorgie, ses montagnes, ses rites païens et ses buveurs de tcha-tcha, c’est bien joli.

Mais il ne faudrait pas oublier qu’il y a un an, ce pays était en guerre contre la Russie. L’enjeu : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, deux provinces séparatistes soutenues par Moscou. Déclenché dans la nuit du 7 août, le conflit a duré près d’une semaine. Le 12 août, un accord de cessez-le-feu encadré par l’Union européenne était accepté par les deux parties. Un plan en six points stipulant notamment le retrait des troupes russes sur les lignes antérieures au déclenchement des hostilités. Or les Russes sont toujours présents en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Et la Géorgie est de fait un territoire occupé. Une situation qui porte en elle les germes d’un nouveau conflit.

Le risque n’est en tout cas pas à exclure, selon Thornike Gordadze, chercheur et directeur de l’Observatoire du Caucase qui a eu la gentillesse de nous accorder un peu de son temps avant de s’envoler pour Bakou.

Une nouvelle guerre entre la Russie et la Géorgie est-elle susceptible d’éclater ?

Cette éventualité ne doit pas être totalement écartée. Lors de la guerre d’août 2008, les Russes n’ont pas atteint leur objectif, à savoir le démembrement de la Géorgie afin de faire échouer les projets énergétiques comme le gazoduc Nabucco ou BTC (Baku-Tbilissi-Ceyhan). Au contraire, le projet Nabucco vient d’être signé.

Outre cet enjeu géostratégique, la Géorgie représente également un enjeu symbolique pour Moscou. Depuis une dizaine d’années, en gros depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, la Russie cherche à restaurer son empire territorial, avec sa zone d’influence. C’est une volonté clairement affichée. C’est aussi pour cette raison que je pense que les Russes peuvent tenter une aventure comparable à celle d’août 2008, dans un avenir plus ou moins proche, si les circonstances sont favorables.

Les autres pays du Caucase du Sud – Arménie et Azerbaïdjan – sont-ils eux aussi menacés par les visées impérialistes russes ?

Dans le Caucase, la Géorgie fait toujours office de ballon d’essai pour les Russes. L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont donc observé avec beaucoup d’intérêt le conflit russo-géorgien. Particulièrement l’Azerbaïdjan qui craignait d’être le prochain sur la liste. Pour autant, s’ils n’ont pas condamné ouvertement l’attaque russe, ces deux pays ont continué à approvisionner la Géorgie et n’ont pas reconnu l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie (seuls la Russie et le Nicaragua l’ont fait).

Finalement, au terme de cette offensive, les Russes n’ont pas gagné grand chose dans la région, si ce n’est effrayer tout le monde. Cette année, Mikheil Saakachvili a même reçu la plus haute distinction arménienne accordée à un chef d’Etat étranger. On peut y voir un signal fort envoyé aux Russes : nous ne sommes pas prêts à vous soutenir. On ne peut parler d’une solidarité entre les Etats du Caucase du Sud face à la Russie qui serait comparable à celle des Etats baltes par exemple. En revanche, tous ont compris qu’une nouvelle guerre russo-géorgienne ne serait dans l’intérêt de personne.

Pour l’heure, la Russie semble avoir plus à faire avec le Caucase du Nord. Début juin, le président ingouche mis en place par les Russes, Iounous-Bek Evroukov, a été la cible d’un attentat à la voiture piégée et la situation est toujours très instable en Tchétchénie…

Après être passé par une phase de répression totale, notamment en Tchétchénie, Moscou a adopté une politique plus pragmatique en optant pour la cooptation des élites locales. Ainsi, le président tchétchéne Ramzan Kadyrov fait office d’auxiliaire colonial de la Russie dans le Caucase. Mais cette alliance est fragile et peut être rompue à tout moment. Les relations entre les militaires russes et Kadyrov sont extrêmement tendues. Si Poutine lâche Kadyrov, ce dernier peut se retourner contre la Russie et en cas de conflit, il aura une armée tchétchène fidèle derrière lui. Rien ne garantit une victoire russe.

En Ingouchie, les Russes n’ont pas trouvé d’équivalent à Kadyrov et il n’existe pas de clans ingouches pro-russes comme il s’en trouve en Tchétchénie. Enfin, le Daguestan est miné par des conflits inter-ethniques (il y a plus de 30 ethnies dans ce pays) et par des rivalités entre des groupes islamistes et des réseaux mafieux.

Les Russes se trouvent donc face à une situation explosive qu’ils contrôlent peu. Jusqu’à présent, ils ont acheté la loyauté des dirigeants des pays du Caucase Nord, mais avec la crise économique, ils risquent de ne plus pouvoir le faire. L’instabilité pourrait donc dégénérer et s’étendre à toute la région.

La montagne merdique (suite et surtout fin)
juillet 28, 2009

Alors, ça y est. La décision est prise. C’est la fin de l’après-midi et des cérémonies. Et je vais rester une journée de plus dans les montagnes. Elisabeth et Nanka, notre fixeuse, viennent de prendre le chemin du retour vers Tbilissi, non sans être un peu inquiètes pour moi, car elles me laissent sans rien d’autre que mon appareil photo pour travailler, un sweat à capuche pour me couvrir et quelques verres de bières dans le ventre pour l’amitié.

La raison qui me fait rester – et c’est quelque chose qui m’obsède – tient dans le fait que je n’ai pas pu assister aux sacrifices animaux ce matin. Nous sommes arrivés un peu trop tard. On peut en parler sans l’avoir vu, cela existe, mais pour un reportage photo, c’est embêtant. Et puis je crois que je ressens l’envie de voir du sang.

Je décide de me rendre dans un autre sanctuaire à quelques heures de marche de là. Il y aura une autre cérémonie le lendemain matin. Je suis accompagné par trois personnes poursuivant le même but ainsi que par un cheval et un mouton. Nous parlons un peu, mais vraiment un peu, anglais entre nous. De toute façon, le paysage magnifique que nous traversons m’empêche de me concentrer sur autre chose.

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Une rencontre toutefois. Un berger surgit d’une colline, précédé par ses chiens qui sont, dit-on, plus dangereux que des loups. La rencontre dans les hautes montagnes est régie par des règles immuables. C’est une question de partage et d’échange. On échange des informations, des nouvelles, des « comment ça va? ». On partage de la boisson, quelques morceaux de pain et des cigarettes. Le visage de notre berger, Tougiz, 47 ans, me rappelle d’autres images (la Mongolie, 3 ans plus tôt) et me fascine.

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Il est d’ethnie tchétchène mais géorgien, né à Omalo en Touchétie. Musulman et buvant avec un plaisir visible le vin que nous partageons. Il fume cigarette sur cigarette qu’il allume à l’allumette. Possède 67 moutons. Parle d’une voix grave et posée. Je lui demande : « Où dors-tu? ». Il me répond d’une geste de la main caressant le sol : « Sur l’herbe. Je m’enroule dans des couvertures de peau ».

Le mouton dont je ne verrai jamais le sang.

Le mouton dont je ne verrai jamais le sang.

Nous nous quittons. Je suis grisé par cette rencontre, par l’alcool et ces paysages. Nous atteignons sans trop de mal notre campement pour la nuit, soit une dizaine de tentes faites de bâches de plastique et de rondins de bois. La soirée sera agréable et chaleureuse. La nuit courte et froide. Au réveil, un verre de vin rouge remplace le café. Il est 6 heures du matin et mes hôtes sont levés depuis longtemps, en témoigne leur état d’ivresse passablement avancé. Mauvais début et ce ne fera qu’empirer. Une sale humeur s’empare de moi, qui sera tour à tour remplacée par de la surprise, de l’incompréhension, de la détresse et enfin de la colère.

Je dois me rendre maintenant tout en haut de la montagne nous surplombant pour assister aux rituels sacrificiels. Mais, avant cela, il me faut l’aval du Khevisberi de cette dite montagne. Et comme unique médiateur, je n’ai qu’un jeune Géorgien qui parle aussi bien anglais que moi russe. Les choses se compliquent d’entrée de jeu. Il lui explique d’une manière peu subtile que je veux accéder au lieu sacré pour prendre des photos. Réponse inattendue de la part du prêtre : « Un homme qui veut pouvoir marcher librement sur cette montagne sacrée doit, à sa première venue, sacrifier un mouton au Tabari Angelus (l’ange principal) ». Évidemment, je n’ai pas de mouton. Je me renseigne. Je suis même prêt à en acheter un. Il n’y en a pas. On m’explique que cette tradition a existé mais quelle n’a plus cours depuis longtemps. Je reviens à la charge. Je suis journaliste, viens de loin, m’intéresse de très près à cette culture. Nouvelle réponse, encore plus inattendue du Khevisberi : « L’ange principal m’a visité en rêve et m’a prévenu qu’un journaliste viendrait ici pour prendre des photos. Il m’a dit qu’il serait fâché si je le laissais faire ». Fin de la bataille. Car même si toutes les personnes autour de moi partagent mon incompréhension, pas un n’osera contester la parole du vieux sage.

Maxo, le disciple du Khevisberi, qui m'emêchera de monter après le départ de ce dernier. J'aurai tout essayé.

Maxo, le disciple du Khevisberi, qui m'empêchera de monter après le départ de ce dernier. J'aurai tout essayé.

Le retour vers Tbilissi est long, tumultueux et amer. Je suis en proie à une déception teintée de dégoût. Qui ne sera pas vraiment effacée par les multiples « soupras » très affectueux auxquels je suis convié au long de mon trajet. Demain est un autre jour.

La montagne magique
juillet 27, 2009

Aujourd’hui, nous avons rendez-vous avec les dieux. Direction la Pchavie, région au Nord de Tbilissi très difficile d’accès, pour assister à une cérémonie religieuse.

En Géorgie, les régions montagneuses – la Pchavie, mais aussi la Khevsourétie ou la Touchétie -, ont préservé des rites ancestraux, au croisement de l’orthodoxie et du paganisme. Convertis au christianisme au XIIe siècle par la reine Tamar, les montagnards ont mêlé leurs anciennes croyances teintées d’animisme à leur foi nouvelle. Ils prient aussi bien Saint-Georges et la Vierge que K’viria et K’op’ala, divinités mythologiques associées à la nature. Au cœur de l’été, les célébrations se multiplient à travers les montagnes. C’est à l’une d’elles que nous nous rendons.

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Sauf qu’un lieu sacré, ça se mérite. Il nous faut gagner les sommets par des pistes défoncées. Heureusement, Pidroni, notre chauffeur, est un as. Stoïque et digne au volant de sa vieille Lada Niva, il contourne chaque nid de poule avec dextérité et quoique chaotique, notre ascension se déroule plutôt bien.

Première halte dans la maison de Maia et Juansheri. Sur le perron, s’entassent d’énormes sacs de victuailles : les préparatifs pour la fête qui va s’étaler sur plusieurs jours. Il est 11 heures. Nous sommes accueillis par un verre de vin. A l’intérieur, Maia, l’institutrice du hameau, prépare à manger. Elle dépose les plats sur la table : aubergines frites recouvertes d’une pâte de noix, pommes de terre, fromage maison et tomates. Mais comme les autres femmes de la maison, elle ne prend pas part au repas. La société géorgienne est très patriarcale, et plus encore dans ces villages.

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Les toasts se succèdent. On boit à la Géorgie, aux victimes des combats d’août dernier, à la France et même à Nicolas Sarkozy. Mirza, le frère de Maia, était sur le front durant le conflit. Il garde une profonde reconnaissance au Président français d’être intervenu pour mettre fin à la guerre. On sent bien qu’il ne faut pas trop le contredire sur ce point. On se garde de parler de gesticulation médiatique ou de plan de paix bancal et non respecté. Alors on trinque à Nicolas Sarkozy en essayant de ne pas avaler de travers. Surtout que Mirza va nous servir de guide jusqu’à la cérémonie. Ce serait dommage de se brouiller avec lui.

Nous repartons ensemble. Les routes sont de plus en plus escarpées et difficilement praticables. Mais les paysages, avec ces gorges verdoyantes, sont sublimes. Sur le chemin, Mirza nous raconte les légendes qui peuplent la montagne. Comme celle de ce village, Uzilaurta, littéralement les sans-sommeil. Par le passé, les Kistapi, un peuple tchétchène, seraient venus kidnapper des habitants de ce village. Les rescapés auraient alors cessé de dormir pour monter la garde. Mirza évoque également la tradition du « retour de sang », sorte de vendetta entre les familles locales.

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Nous voici enfin arrivés au sommet, à près de 3000 mètres d’altitude, où se déroule la cérémonie. Des tentes de fortune faites de bâches tendues sur des rondins de bois s’alignent sur l’herbe. A l’intérieur, les femmes cuisinent. Des jeunes filles fabriquent des couronnes de fleurs. Des garçons jouent aux cartes.

Course de chevaux, banquet et Fleurs du mal

Tout au bout du campement se dresse un petit sanctuaire de pierres surmonté d’une croix. Seuls les hommes ont le droit de s’y rendre. Il abrite la bière sacrée qui permet de communiquer avec le monde des morts et celui des dieux. Elle est sanctifiée par le prêtre appelé « khevisberi » (la tête de la vallée). Celui qui officie dans cette cérémonie est âgé de 83 ans, reconnaissable au mouchoir blanc qui couvre sa tête. Assis en tailleur, il nous raconte comment il est devenu prêtre. Dans sa famille, les hommes occupaient cette fonction depuis des siècles. Sauf son père qui avait abandonné la religion. Seulement, à l’âge de 16 ans, le futur khevisberi est tombé gravement malade. Alors qu’il était sur le point de mourir, ses parents ont consulté une voyante. Elle leur a délivré cette prédiction : pour guérir, leur fils devait retourner aux traditions de ses ancêtres et devenir prêtre. Lui-même désignera son successeur grâce à une vision, nous explique-t-il.

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Pour l’heure, il donne le départ d’une course de chevaux, en faisant sonner les cloches du sanctuaire. Les cavaliers s’élancent au galop. L’un d’entre eux, complètement ivre, zigzague et tombe de sa monture. Des hommes viennent à son secours et le remettent tant bien que mal en selle. Il repart à toute vitesse et disparaît au loin. Une demi-heure plus tard, les concurrents réapparaissent, lancés à toute allure, sous les cris des spectateurs. Après avoir fait trois fois le tour du sanctuaire vient le moment de désigner le gagnant. Désaccord, le ton commence à monter. Quand arrive le khevisberi. D’une voix tonitruante couvrant le tumulte, il impose le nom du vainqueur. Le calme revient aussitôt, personne n’osant contester la parole du prêtre. En guise de récompense, le gagnant de la course reçoit le droit de servir la bière sacrée.

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Pendant ce temps, les femmes étalent des toiles sous les tentes pour disposer les plats du « supra », le traditionnel banquet géorgien. Le matin même, un mouton a été égorgé. Sacrifice rituel offert aux divinités mais aussi mets principal du repas. Les groupes se rassemblent sous les tentes. Escortés par David qui se présente comme « l’unique et dernier » traducteur de Baudelaire en géorgien et récite avec emphase des passages entiers des Fleurs du mal – plutôt surprenant au fin fond des montagnes pchaves -, nous nous joignons à un groupe d’hommes déjà bien attaqués par le vin, la vodka et la tcha-tcha. Parmi eux, un vieillard beugle qu’il est communiste et qu’il peut sentir l’esprit de Staline en lui. Après tout, la Géorgie est le pays natal du petit père des peuples.Le cérémonial des toasts recommence. De plus en plus lyrique. On loue la beauté de la nature et des femmes, on invoque les dieux et les âmes des disparus, on bénit le lieu sacré. Et ainsi de suite durant toute l’après-midi. La journée se termine en chansons autour d’un joueur de pandouri, une sorte de guitare à trois cordes. Le khevisberi sonne le départ. Accompagné de chants polyphoniques, sa croix sacrée recouverte de foulards sur l’épaule, le vieil homme ouvre la procession vers un nouveau lieu sacré. Pour une nouvelle journée de célébration.

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Sur un air de « tcha-tcha »
juillet 24, 2009

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Si ce billet n’est pas tout à fait clair, on aura au moins une bonne excuse : la « tcha-tcha ».

L’après-midi touche à sa fin. Alors que nous nous engageons dans une ruelle délabrée, bordée de maisons sur le point de s’effondrer, un groupe d’hommes improvise un apéro à même le trottoir : bouteilles au contenu indéfinissable mais à n’en pas douter très, très fort et un peu de pain, de tomates et d’oignons pour éponger tout ça.  Visages parcheminés, bouches édentées, ils n’ont pas l’air tout jeunes. 50, 60 ans? Mais peut-être sont-ils beaucoup moins âgés. « Come on! Come on! » s’égosillent-ils en choeur alors que nous essayons d’esquisser un refus poli (jamais d’alcool pendant le service). Ils insistent, on se résigne.

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Pas le temps de réfléchir qu’on se retrouve déjà avec un gobelet en plastique dans la main. Nos hôtes nous encouragent à boire en lançant, hilares, des « Tcha-tcha » à tout va. La tcha-tcha, c’est le breuvage qui emplit nos verres. Impossible de se défiler, il faut y aller. Ca sent la gnôle et ça doit bien faire dans les 60 degrés. La première lampée brûle la gorge et fait salement tourner la tête. Le plus courageux des deux auteurs de ce blog (saurez-vous deviner lequel?) ira jusqu’à boire deux verres; l’autre abandonne lâchement discrètement sa boisson derrière un muret.

Très chaleureux, les hommes qui nous accueillent nous font comprendre qu’ils sont Arméniens en répétant « Charles Aznavour, Charles Aznavour ».  L’un d’entre eux, Vradan, nous parle de ses enfants. Un autre, Samuel, revient constamment à la charge avec sa bouteille de « cocktail », un glaçon baignant dans la grenadine.

Après de nombreuses accolades, nous quittons nos nouveaux amis. Un peu groggy.

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En attendant Joe
juillet 23, 2009

Tbilissi a des airs de Fort Knox en ce 23 juillet. Des groupes de militaires ou de policiers à tous les coins de rue, des bus stationnés pour barrer le passage… le centre de la ville s’est mué en cité interdite. Cet impressionnant dispositif de sécurité a été mis en place pour la venue de Joe Biden.

Barrage policier dans une rue passante du vieux Tbilissi

Barrage policier dans une rue passante du vieux Tbilissi

Au lendemain de sa visite en Ukraine, le vice-président des Etats-Unis effectuait un passage éclair à Tbilissi pour réaffirmer le soutien américain à la Géorgie. Point d’orgue de cette journée, son discours devant le Parlement auquel nous avons décidé d’assister. Une simple formalité en apparence, mais en fait un vrai parcours du combattant. Le rendez-vous a été fixé la veille : 11 heures au Parlement. Sachant que le bâtiment en question se trouve à deux minutes à pied de notre appartement, l’affaire ne semble pas bien compliquée. Mais étant donnés les barrages, nous avons quand même prévu large.

A dix heures, nous nous mettons donc en route. L’avenue Roustaveli, principale artère de la ville, est entièrement bloquée. Les barrages policiers sont de véritables check-points. A chaque fois, il faut sortir la carte de presse, parlementer de longues minutes pour obtenir le droit de faire 10 mètres supplémentaires. Au bout d’une demi-heure à cette allure, nous parvenons enfin devant le Parlement. Il se dresse face à nous, de l’autre côté de l’avenue. Là, devant ce qu’il reste des tentes de l’opposition, épaves blanches dans la rue déserte, nous affrontons un ultime cordon de sécurité et nous lançons dans d’âpres tractations pour être autorisés à traverser l’avenue : échanges en langue des signes ou dans un anglais approximatif, coups de téléphone, sourires de chiens battus pour apitoyer les cerbères. Nous réussissons enfin à franchir les derniers mètres sous escorte policière.

Installées par l'opposition depuis le 9 avril 2009, ces "cages" bloquaient la principale artère de Tbilissi. Elles ont été retirées juste après le départ de Joe Biden.

Installées par l'opposition depuis le 9 avril 2009, ces "cages" bloquaient la principale artère de Tbilissi. Elles ont été retirées juste après le départ de Joe Biden.

Arrivés dans le hall du Parlement, nouvel obstacle : nos noms ne figurent pas sur la liste des journalistes accrédités. C’est reparti pour une série de vérifications et de négociations en tous genres. Midi, victoire, nous pénétrons dans le « media center ». Dans lequel nous resterons parqués plusieurs heures. Cela nous laisse le temps d’admirer toute la pompe déployée pour accueillir Joe Biden. Les drapeaux géorgien et américain s’étalent, gigantesques, sur toutes les façades, le tapis rouge est déroulé. Alors que l’arrivée du vice-président américain est annoncée comme imminente, les députés géorgiens s’alignent sagement en rang d’oignon pour former une haie d’honneur un brin figée.

Quand enfin arrive Joe. L’imposante voiture noire s’avance lentement dans la cour et l’Américain en sort sous une salve d’applaudissements. Il nous faut encore patienter une bonne heure avant de pouvoir entendre sa déclaration. L’allocution peut sembler convenue. Pourtant, au milieu de quelques clichés sur l’âme géorgienne, Joe Biden envoie un signal fort : L’Amérique se tiendra toujours aux côtés de la Géorgie et ne reconnaîtra pas l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud – les deux provinces séparatistes à l’origine du conflit avec la Russie en août dernier – comme des Etats indépendants. Nouvelle salve d’applaudissements.

Le vice-président des Etats-Unis lors de son arrivée dans la cour du Parlement.

Le vice-président des Etats-Unis lors de son arrivée dans la cour du Parlement.

Nous quittons le Parlement. Les policiers sont toujours là mais Tbilissi est à nouveau une ville dans laquelle on peut circuler librement.