Impressions tbilissiennes

août 14, 2009 - Leave a Response

Des impressions, c’est tout ce que j’ai réussi à glaner. En près de trois semaines, je n’ai pas le sentiment de m’être approprié la ville. Encore moins le pays. Tout ce que j’ai pu enregistrer, ce sont des sensations, des visages, des attitudes. Pas de vision globale ni d’avis définitif. Bien que très attachante, Tbilissi ne s’apprivoise pas comme ça. Alors, ce sera un post par bribes. Décousu, un peu à l’image de la capitale géorgienne. Un billet très subjectif, sans la moindre prétention journalistique.

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A l’abandon. Bien sûr, la capitale géorgienne est tout sauf une ville fantôme. Encore moins un amas de ruines. La vie palpite. La jeunesse encombre ses rues. Mais sa splendeur est comme laissée en friches. Rien n’est fait pour l’entretenir. Pas de lifting, ou si peu. Quelques ravalements « Ripolin » par ci, par là. Partout ailleurs, des immeubles aux façades décrépies, d’imposants portails de fer forgé qui donnent sur des cours boueuses, des maisons branlantes et affaissées, ornées de balcons ajourés comme de la dentelle.

L’abandon, c’est aussi cette nonchalance qui vous enveloppe et vous contamine. Le rythme est autre ici. Plus lent et désinvolte. On prend son temps. On est loin, très loin, de l’agitation fébrile des capitales occidentales. Ca peut irriter parfois (au restaurant ou dans les cafés notamment), mais on s’y fait vite. Cela explique peut-être la fréquence moindre de nos posts depuis quelques jours (enfin, on a aussi bossé quand même. Voir ici, ou encore )

Puzzle. J’aurais pu dire patchwork. Tbilissi ne se donne pas d’un coup, ni d’un seul bloc. Nulle harmonie haussmannienne, mais un agrégat de quartiers disparates. Il suffit d’emprunter un minuscule passage pour quitter l’effervescence de l’avenue Roustaveli et déboucher dans un quartier paisible, quasiment sans voiture, où les enfants et les chats courent dans les rues. Il suffit d’un coup de métro pour passer de la Place de la Liberté, avec sa statue rutilante et sa circulation anarchique, au marché central, enchevêtrement d’étals, de parasols, d’odeurs suaves et douceâtres, de bruits, de cris et de gens.

Les gens justement. On ne va pas tirer ici de généralités sur une prétendue « âme géorgienne ». Seulement égrener des visages qui nous ont marqués. Celui de la patronne du restaurant de khinkalis (ces raviolis dont on aspire le jus avant de les déguster). Avec son chignon tiré sous un bandeau, son maquillage sophistiqué et ses airs altiers, elle détonne au milieu de ses serveuses aux traits tirés et mal fagotées. Quelque chose d’une élégante mère maquerelle en elle. Ou la gueule d’Otto, le gérant d’un de nos lieux de perdition. Chevelure brune ondulée, épaisse moustache et visage anguleux, on dirait un personnage de Kusturica. Surtout lorsqu’il ne tient plus qu’à peine sur sa chaise. Ou encore la silhouette famélique de cette femme croisée une nuit dans la rue. Flottant dans ses vêtements sales, titubant sur le bitume, elle erre, mendiant des cigarettes. Un peu plus tard, nous retombons sur elle. Elle se dispute bruyamment avec un homme. Qui soudain l’attire à lui pour l’embrasser fougueusement, adossé à une voiture.

Ce ne sont que quelques fragments. Il faudra laisser décanter pour que tout cela prenne forme.

Back in the CCCP

août 13, 2009 - Une Réponse

Un dernier petit tour et puis s’en va. Cette nuit, retour à Paris. Et pour cette ultime journée en terre géorgienne, on a décidé de prendre un peu de hauteur, d’embrasser tout le Caucase Sud avant de le saluer.

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Conduits par notre ami Alex, nous avons pris la route de Roustavi, concentré d’absurdité soviétique, à quelques kilomètres au sud de Tbilissi. Cette ville-dortoir a des allures de Lego géant avec ses barres rectangulaires repeintes dans des couleurs vives. Enfin, celles au premier plan seulement. Derrière, les tours se fondent dans un même gris glauque et défraîchi. C’est la touche Potemkine.

Roustavi est en fait une immense avenue qui mène tout droit vers une zone industrielle désaffectée. Plus rien ou presque ne fonctionne. Les hangars sont déserts, seules quelques cheminées éparses crachent encore une fumée jaunâtre. Les maisons des ouvriers se sont vidées. Elles servent désormais d’étables ou de granges. Un site fantôme perdu au milieu de vastes étendues sans relief. Une aberration industrielle dont les dirigeants soviétiques avaient le secret. Car il n’y a quasiment pas la moindre matière première à Roustavi. Au départ, il s’agissait d’une région rurale. Il était donc impératif d’implanter des usines pour prolétariser tout ce petit monde paysan afin de lui insuffler l’esprit du communisme. Quitte à faire venir les matières premières du Kazakhstan, les transformer une première fois à Roustavi, réaliser les produits finis dans les Pays baltes pour enfin les revendre à Moscou. Non-sens économique total. Et désastre humain. Pour grossir la main d’œuvre, on a délogé des montagnards des régions alentour. Il subsiste même quelques tours svanes, symboles de la présence de ces peuples venus des hauteurs. Mal adaptés au climat et à la chaleur suffocante en été, nombre de ces travailleurs déracinés se sont littéralement tués à la tâche. Etrangement, aucune mention de cet épisode au Musée Staline de Gori…

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Aujourd’hui, la région se trouve sur la route du gazoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan). Elle tente donc de profiter du marché énergétique pour se refaire une santé. Des panneaux « Energy invest » balisent le paysage. Et l’Azerbaïdjan est tout proche, peut-être à deux ou trois kilomètres. D’ailleurs, les villages que nous traversons ressemblent peu aux villages géorgiens. Les façades des maisons sont très travaillées, recouvertes de fresques et de petits miroirs, les toits ouvragés et agrémentés de sculptures. Les hommes arborent la moustache ; les femmes ont, pour la plupart, la tête couverte d’un fichu. Et à la station-service dans laquelle on s’arrête, les employés ne parlent pas géorgien mais azéri.

Après une halte dans un resto pour avaler quelques khinkalis, nous repartons en direction de Kodjori, village autrefois prospère, notamment grâce au commerce de ses fleurs. La Lada Niva peine parfois un peu dans la montée, mais ça vaut la peine. Au sommet, les vestiges d’une place forte surplombent toute la vallée. D’un côté, les cimes enneigées du Mont Kazbek, de l’autre les montagnes arméniennes.

En une journée, nous aurons eu dans notre champ de vision la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, les trois pays du Caucase du Sud. Et nous quittons la région avec une furieuse envie d’y revenir.

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Gorimember

août 8, 2009 - Une Réponse

Staline vs Poutine.

Gori. Prononcez: Gourrri à la géorgienne, en roulant bien les r. Il y a un an les chars russes prenaient position dans cette ville. Sous les yeux de la statue de Staline qui domine d’une façon un peu anachronique la place homonyme. Aujourd’hui, la ville a attiré à nouveau les regards. Le temps d’une journée, elle est au cœur des commémorations du conflit de l’an dernier. Sur la place principale, une exposition de photos à tendance propagandiste anti-russe. Toujours sous les yeux de Staline. La foule est au rendez-vous. Des dizaines de bus publics déversent un flot de personnes venues de loin, arborant les couleurs du drapeau géorgien.

Autres « animations »: une chaîne humaine traversant Gori ainsi qu’un drapeau mosaïque géant au sommet de la forteresse surplombant la ville. Malheureusement, votre envoyé spécial n’a assisté ni à l’une ni à l’autre. Ou plutôt se trouvait sur la forteresse quand il aurait fallu être sur la place Staline. Et vice versa. La faute à une mauvaise information, pourtant recoupée moult fois… On commence à s’y habituer.

C’est ce qu’on appelle une très mauvaise journée pour un photographe. Elle avait de toute façon mal commencé. Je suis arrivé très tôt à Gori, sous une pluie battante. C’est d’autant plus désagréable que la ville offre peu de refuge au voyageur, rapidement trempé. Nouveau déluge le soir, en attendant la venue du président « Micha » Saakashvili qui prononce un discours ultra-patriotique.

Trêve de lamentations. Place à quelques images glanées au long de la journée.

Au check-point de Zemo Nikosi, colère et résignation

août 8, 2009 - Leave a Response
Pierre tombale au cimetierre de Zemo Nikosi aujourd'hui transformé en check-point

Pierre tombale au cimetière de Zemo Nikosi aujourd'hui transformé en check-point

Des sacs de sable empilés les uns sur les autres. Le check-point géorgien de Zemo Nikosi se dresse sur les hauteurs du village, au milieu du cimetière avec ses tombes encerclées de grilles. L’an dernier, les chars russes sont passés ici, renversant et détruisant des pierres tombales sur leur passage. Certaines plaques gisent encore parmi les herbes sèches. Aujourd’hui, plus personne ne vient se recueillir ici.

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La ville de Tskhinvali n'est qu'à 700 mètres.

 

Par les meurtrières aménagées dans les murs de sacs, on voit Tskhinvali, la « capitale » ossète, à peine à 700 mètres de distance. Un des soldats nous tend sa paire de jumelles. Tskhinvali se dessine nettement. Au premier plan, un long bâtiment crème au toit rouge. Juste derrière, deux tours de béton gris, noircies par le feu des combats, dominent la ville. Elles semblent désertes. « Remplies de snipers », précise un officier. « En face, les Russes et les Ossètes nous tirent dessus presque chaque nuit, explique-t-il un rien blasé. Il y a cinq jours, nous avons essuyé des tirs de roquettes. » Est-ce qu’ils répliquent ? « Non, nous n’avons pas le droit de tirer, assure-t-il. On se contente d’appeler nos supérieurs et de leur faire un rapport. » Voilà pour la version officielle. Tskhinvali affirme pourtant être la cible régulière d’attaques en provenance des check-points géorgiens. Impossible de démêler le vrai du faux. Deux propagandes s’affrontent, faisant monter la pression un peu plus chaque jour.

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Check-point d'Ergneti. Les drapeaux russe et ossète flottent à 100m de celui de Géorgie.

 

Assis tranquillement, les soldats ne semblent pas particulièrement en état d’alerte. Fatalisme sans doute. Pour la plupart, ils se trouvent là depuis août dernier, alors ils ont fini par s’habituer à la situation. Deux d’entre eux exhibent fièrement leurs nouvelles armes : des fusils d’assaut M4 américains qui remplacent progressivement les Kalachnikov. Parmi ces hommes, certains viennent d’Ossétie du Sud. Leurs voisins, leurs amis étaient ossètes. « Maintenant, ce sont nos ennemis. Exactement comme les Russes », lance froidement un militaire originaire de Tskhinvali, regard noir et casquette vissée sur le crâne. Son père a été tué par les miliciens ossètes, le 10 août dernier. Le soldat reprend son poste, le visage fermé.

No tanks thanks.

Panneau avec un char russe barré sur l'autoroute en rénovation entre Gori et Tbilissi que les Russes ont empruntée l'année dernière.

 

Une vie en ruines

août 5, 2009 - 4 Réponses

Une ruine. Voilà ce qu’il reste de la grande maison de la famille Tedleachvili, incendiée durant le conflit de l’été dernier. La carcasse de béton se dresse, pitoyable, au milieu dune végétation anarchique, à l’entrée de Karaleti, un des rares villages qui porte encore les marques de la guerre. Au rez-de-chaussée, désormais ouvert à tous les vents, se trouvent un lit déglingué et une antique cuisinière. En face, à peine à deux mètres, une maisonnette grise, le logement construit et financé par des ONG et le gouvernement géorgien pour abriter les Tedleachvili pendant l’hiver.

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Nous sommes au mois d’août et ils vivent toujours entassés à cinq dans ces 20 mètres carrés : Lamara, 65 ans, un de ses fils, Guenadi, sa femme et leurs deux enfants.

« C’est totalement injuste, se lamente Guenadi. Nous étions trois familles à vivre dans cette maison et nous avons reçu la même aide que celle accordée à deux familles. On nous a donné de l’argent pour reconstruire la maison, mais c’est très insuffisant. » Avant, il faisait du commerce et travaillait souvent sur un grand marché du côté ossète. Catégorique, il affirme que le conflit de 2008, la fermeture de la frontière, tout ça, ce n’est qu’une « histoire de business ». « Saakachvili a déclenché cette guerre à cause du business, martèle-t-il. Il voulait récupérer l’argent qui se faisait en Ossétie. »

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Guenadi ne sait pas par qui la maison a été détruite. Les Russes ? Les miliciens ossètes ? Durant la guerre, la famille est partie se réfugier à Tbilissi. A son retour, en voyant qu’elle avait tout perdu, Lamara est tombée malade. Sur le perron, cette femme au regard usé et implorant, se désole : « J’ai vécu toute ma vie dans cette maison, gémit-elle. Aujourd’hui, je n’ai plus rien. Ma retraite ne me suffit pas. Je dois choisir entre acheter de la nourriture ou des médicaments. » Elle semble à bout de forces. Son fils, lui, est en colère. Il veut déposer plainte, poursuivre le gouvernement, afin d’obtenir une compensation. « On se sent abandonnés, délaissés. Ici, à Karaleti, on est tout près de la frontière avec l’Ossétie du Sud. On vit dans l’angoisse d’une nouvelle guerre. » Il accompagne son propos d’un geste vague et las qui désigne l’horizon : l’Ossétie du Sud, à moins de 30 kilomètres.

En face, l’Ossétie

août 3, 2009 - Leave a Response

Lors de notre ballade journalistique en compagnie de l’UEMM, nous avons eu l’occasion d’approcher à un kilomètre de l’ABL (Administrative Border Line). Cette ligne démarque la Géorgie de la province séparatiste d’Ossétie du Sud. Eh oui, les collines que l’on voit au fond, c’est déjà l’Ossétie . Impossible pour l’instant d’approcher plus près.

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Maintenant si l’on zoome grâce à un procédé très numérique, on peut apercevoir les premiers immeubles de Tskhinvali, la capitale ossète, qui se trouve à seulement 32 kilomètres de Gori.

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A côté de ça, quelques jeunes Géorgiens piquent une tête dans le Didi Liakhvi. Et prennent la pose.

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Promis, demain, vos dévoués reporters se rendront au plus près de la frontière.

Safari tour avec l’EUMM

août 3, 2009 - Leave a Response

Drôle d’expérience aujourd’hui. A mi-chemin entre le journalisme et le voyage organisé. Le tour-opérateur de cette expédition : l’EUMM (European Union Monitoring Mission). Car suivre une patrouille de la mission européenne est presque un passage obligé pour la presse. Comme les bains de Tbilissi ou le musée Staline de Gori peuvent l’être pour les touristes. Et pour nous, cette tournée en compagnie des observateurs de l’UE a parfois pris des airs de safari militaire : de la route, des photos, le tout avec des gendarmes.

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Le poste de police de Tkviavi.

Nous avons rendez-vous à 8h45, à Gori, avec l’équipe de l’EUMM chargée de cette zone à l’Ouest de Tbilissi. Nous arrivons sur place après une heure de trajet à bord d’une martchouka, une sorte de minibus local. Des journalistes belges sont déjà là, en pleine discussion avec des gendarmes français qui constituent le gros des effectifs de cette unité. Ils travaillent aux côtés de Lettons, de Polonais, de Hollandais… Nous sommes accueillis sur un étroit balcon par l’adjudant-chef Christophe Martel qui se lance dans une présentation rapide de la mission des observateurs : « Nous sommes ici pour vérifier que les conditions du cessez-le-feu sont respectées. Nous patrouillons dans toute la zone pour prendre la température, le long de l’ABL (Administrative border line, nom barbare en usage puisque la frontière entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud n’est reconnue que par la Russie et le Nicaragua). Nous n’avons pas de mandat exécutif ; nous nous contentons d’observer et de collecter des informations. Mais notre simple présence dissuade les uns et les autres d’entrer en conflit. On est un peu assimilés à une force de maintien de paix. » Et depuis deux jours, alors que la date anniversaire de la guerre approche, ils sillonnent le terrain 24h/24. Période sensible, vigilance redoublée.

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Vers 10 heures, nous voilà enfin en route. A bord de notre taxi, nous suivons l’imposante Jeep bleu nuit de l’EUMM. Les Belges ferment le cortège. Au programme aujourd’hui : la tournée des postes de police. Certaines équipes s’occupent des déplacés, d’autres des relations avec les militaires qui se trouvent aux check-points.

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Policiers géorgiens à Agara.

Première halte à Agara. Les trois membres de l’EUMM, un gendarme français, un policier polonais et une observatrice hollandaise venue de l’humanitaire, papotent quelques minutes avec les policiers géorgiens. Ils se renseignent sur d’éventuels délits, l’état d’esprit de la population. RAS, tout va bien. « En ce moment, les gens d’ici se préoccupent plus des récoltes que d’une éventuelle guerre », nous assure Thierry Sery, le gendarme français, moustaches blondes à la gauloise et Ray-Ban sur le nez. Clic-clac, quelques photos dans la boîte et on repart. Sur le chemin, on repère de nombreux flics en faction sur les ponts. Intrigués, on demande à notre « guide » ce qu’ils font là. « Ouais, c’est nouveau ça, remarque l’adjudant Sery. On va poser la question au commissariat de Kareli. » Notre deuxième étape. Rebelote : bla-bla avec les policiers, photos, « RAS tout va bien ». Et les policiers sur les ponts au fait ? « On n’a obtenu qu’une réponse confuse, explique le gendarme, avec un petit sourire en coin. Personne ne semble savoir pourquoi ils sont postés là. » Ah. Bon. Un arrêt à Variani. Même topo. Dernier stop à Tkviavi.

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L'adjudant Thierry Sery devant le commissariat de Variani.

D’un point à l’autre, on emprunte des routes bordées de vergers. Derrière la vitre de la voiture, on aperçoit des hommes qui boivent et palabrent à l’ombre des arbres, des adolescents qui jouent au foot sur de minuscules terrains, des enfants qui se lavent les cheveux dans un ruisseau, des gens qui travaillent dans les champs. On croise un cortège funéraire, une charrette tirée par un cheval. Des fermes aux toits de tôle, des maisons à l’abandon. Et puis, retour à Gori, c’est la fin de la visite. Les Belges se prennent en photo avec l’équipe de l’EUMM, façon clichés de vacances : grands sourires et poses décontractées. Ca fera de jolis souvenirs. A défaut d’apporter des informations.

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Souviens-toi l’été dernier… Vers un nouveau conflit?

août 1, 2009 - Leave a Response

Faut-il s’attendre à un remake du conflit d’août dernier ? En tout cas, à quelques jours de l’anniversaire de cette guerre éclair, les différents acteurs semblent suivre un scénario identique. Depuis quelques jours, Géorgiens et Sud-Ossètes se livrent à une guerre des nerfs, s’accusant mutuellement d’attaques et de tirs sur leur territoire respectif.

Le président de la province séparatiste, Edouard Kokoïty, prétend que l’armée géorgienne aurait tiré à plusieurs reprises au mortier et à la grenade sur Tskhinvali, capitale de cet Etat autoproclamé. Une version reprise par les Russes. De son côté, Tbilissi évoque des attaques sur des villages géorgiens situés à la frontière avec l’Ossétie du Sud. « Il est impossible de vérifier ces allégations, explique Pamela Preusche, porte-parole de l’EUMM, la mission d’observation de l’Union européenne basée en Géorgie, jointe par téléphone. Dans la mesure où ces tirs ne provoquent aucun dommage, on ne peut pas savoir si ce qu’il s’est réellement passé. »

Inquiète de ce regain de tensions, l’EUMM a organisé, le 31 août, une réunion de crise, à Ergneti, en Géorgie. « Géorgiens et Sud-Ossètes se sont assis à la même table pour discuter de ces incidents, ce qui est déjà un point positif, assure Pamela Preusche. Nous les avons appelés à faire preuve de modération. » Reste à savoir si cela suffira à apaiser la situation. Car de leur côté, les Russes se chargent de mettre de l’huile sur le feu, à coups de communiqués menaçants : « Si ces provocations, qui constituent une menace pour la population de l’Ossétie du Sud et les militaires russes, se poursuivent, le ministère de la Défense se réserve le droit d’avoir recours à toutes les forces et à tous les moyens dont il dispose. »

On a donc une étrange sensation de déjà-vu. L’an dernier, des incidents similaires avaient précédé le conflit. Mêmes causes, mêmes effets? « Je ne pense pas qu’une nouvelle guerre puisse éclater. En tout cas, la présence des observateurs de l’Union européenne et le fait que son mandat vienne d’être prolongé est un signal fort pour préserver la stabilité dans cette région », nous a confié aujourd’hui Peter Semneby, représentant de l’Union européenne dans le Caucase du Sud, croisé dans le café qui nous sert de bureau. Ses propos se veulent rassurants, mais nous avons pu observer une certaine effervescence de son côté. Accompagné de deux conseillères politiques, Peter Semneby a passé son temps à passer des coups de fil, une carte sous les yeux. Le feuilleton ne fait donc sans doute que commencer. Suite au prochain épisode.

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Peter Semneby, représentant spécial de l'UE dans le Caucase-sud, après notre bref entretien.

A Zvad

juillet 30, 2009 - 2 Réponses
Photo prise à Gori le 9 août 2008. Crédit: Gleb Garanich/Reuters.

Photo prise à Gori le 9 août 2008. Crédit: Gleb Garanich/Reuters.

Un homme ravagé par la douleur tient son frère mort dans ses bras. Derrière lui, les décombres d’un quartier de Gori, petite ville géorgienne à l’Ouest de Tbilissi bombardée par les Russes durant le conflit. Cette photo a fait le tour du monde. Une image symbolique du conflit russo-géorgien d’août 2008. Mais aussi et avant tout, une tragédie prise sur le vif, le chagrin incommensurable d’un homme qui vient de perdre un des êtres qui lui était le plus cher.

Zaza Razmadze à Gori le 30 juillet 2009.

Zaza Razmadze à Gori le 30 juillet 2009.

Cet homme, nous l’avons rencontré. Il s’appelle Zaza Razmadze, 36 ans. Nous le retrouvons dans la casse où il travaille. De part et d’autre, de petites cabanes de bois regorgeant de matériel et de produits pour les voitures : des enseignes de taxi, des pièces détachées. Nous entrons dans l’une d’elles pour parler avec Zaza. Au fond de ce réduit, une sorte de fontaine de briques rouges surmontée d’une plaque de marbre noir : un autel construit par Zaza en mémoire de son frère, Zvad, mort à 33 ans dans les bombardements du 9 août 2008.

Regard baissé, la main caressant nerveusement le bois de la table à côté de lui, Zaza ne parvient pas tout de suite à nous raconter son histoire. Il hésite, se tait. Détourne le visage, puis reprend la parole. Ce 9 août, il s’en souvient comme si c’était hier. Ce jour-là, il travaille à la casse quand soudainement, il voit des avions bombarder le quartier dans lequel vit son frère, sa jeune femme de 28 ans enceinte de 8 mois et leur fils alors âgé de 8 ans. Il part précipitamment pour se rendre sur place. Etat de choc. Partout autour de lui, les maisons en flammes, les ruines fumantes. Paysage de désolation. Et sur le sol gît le corps de son frère. Il ne comprend pas tout de suite, croit que Zvad est seulement blessé. Il retire sa chemise pour essuyer le sang sur le visage de son frère. Et réalise l’impensable. Zvad est mort. Il tient son cadavre dans ses bras. « A ce moment-là, mon coeur s’est brisé pour toujours », souffle Zaza. Il apprend  ensuite que la femme de Zvad a elle aussi perdu la vie. Seul leur petit garçon, mis à l’abri par Zvad, a survécu.

Zaza s’est d’abord isolé du reste du monde. Pendant de longs mois, il a vécu seul dans un cabanon, des photos de son frère placardées partout sur les murs. Celle de la tragédie, entre autres. Des jours et des nuits parcourus de cauchemars et d’hallucinations. Mais avec le soutien de ses proches et de ses amis, il est peu à peu sorti de cette réclusion morbide. Encouragé par sa famille, il s’est marié il y a deux mois. « Si je ne l’avais pas fait, je serais devenu fou ».

De son frère, il ne lui reste pratiquement rien. Tout a été détruit par les bombes russes. Sauf le téléphone de Zvad. Il a repris son numéro. Zaza relève la tête, plonge son regard intense dans le notre. Nous nous embrassons. Il esquisse un sourire.

Le Caucase expliqué à une blonde

juillet 29, 2009 - 4 Réponses

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Bon, on n’est pas là que pour rigoler et tenter de voir des moutons se faire égorger. La Géorgie, ses montagnes, ses rites païens et ses buveurs de tcha-tcha, c’est bien joli.

Mais il ne faudrait pas oublier qu’il y a un an, ce pays était en guerre contre la Russie. L’enjeu : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, deux provinces séparatistes soutenues par Moscou. Déclenché dans la nuit du 7 août, le conflit a duré près d’une semaine. Le 12 août, un accord de cessez-le-feu encadré par l’Union européenne était accepté par les deux parties. Un plan en six points stipulant notamment le retrait des troupes russes sur les lignes antérieures au déclenchement des hostilités. Or les Russes sont toujours présents en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Et la Géorgie est de fait un territoire occupé. Une situation qui porte en elle les germes d’un nouveau conflit.

Le risque n’est en tout cas pas à exclure, selon Thornike Gordadze, chercheur et directeur de l’Observatoire du Caucase qui a eu la gentillesse de nous accorder un peu de son temps avant de s’envoler pour Bakou.

Une nouvelle guerre entre la Russie et la Géorgie est-elle susceptible d’éclater ?

Cette éventualité ne doit pas être totalement écartée. Lors de la guerre d’août 2008, les Russes n’ont pas atteint leur objectif, à savoir le démembrement de la Géorgie afin de faire échouer les projets énergétiques comme le gazoduc Nabucco ou BTC (Baku-Tbilissi-Ceyhan). Au contraire, le projet Nabucco vient d’être signé.

Outre cet enjeu géostratégique, la Géorgie représente également un enjeu symbolique pour Moscou. Depuis une dizaine d’années, en gros depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, la Russie cherche à restaurer son empire territorial, avec sa zone d’influence. C’est une volonté clairement affichée. C’est aussi pour cette raison que je pense que les Russes peuvent tenter une aventure comparable à celle d’août 2008, dans un avenir plus ou moins proche, si les circonstances sont favorables.

Les autres pays du Caucase du Sud – Arménie et Azerbaïdjan – sont-ils eux aussi menacés par les visées impérialistes russes ?

Dans le Caucase, la Géorgie fait toujours office de ballon d’essai pour les Russes. L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont donc observé avec beaucoup d’intérêt le conflit russo-géorgien. Particulièrement l’Azerbaïdjan qui craignait d’être le prochain sur la liste. Pour autant, s’ils n’ont pas condamné ouvertement l’attaque russe, ces deux pays ont continué à approvisionner la Géorgie et n’ont pas reconnu l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie (seuls la Russie et le Nicaragua l’ont fait).

Finalement, au terme de cette offensive, les Russes n’ont pas gagné grand chose dans la région, si ce n’est effrayer tout le monde. Cette année, Mikheil Saakachvili a même reçu la plus haute distinction arménienne accordée à un chef d’Etat étranger. On peut y voir un signal fort envoyé aux Russes : nous ne sommes pas prêts à vous soutenir. On ne peut parler d’une solidarité entre les Etats du Caucase du Sud face à la Russie qui serait comparable à celle des Etats baltes par exemple. En revanche, tous ont compris qu’une nouvelle guerre russo-géorgienne ne serait dans l’intérêt de personne.

Pour l’heure, la Russie semble avoir plus à faire avec le Caucase du Nord. Début juin, le président ingouche mis en place par les Russes, Iounous-Bek Evroukov, a été la cible d’un attentat à la voiture piégée et la situation est toujours très instable en Tchétchénie…

Après être passé par une phase de répression totale, notamment en Tchétchénie, Moscou a adopté une politique plus pragmatique en optant pour la cooptation des élites locales. Ainsi, le président tchétchéne Ramzan Kadyrov fait office d’auxiliaire colonial de la Russie dans le Caucase. Mais cette alliance est fragile et peut être rompue à tout moment. Les relations entre les militaires russes et Kadyrov sont extrêmement tendues. Si Poutine lâche Kadyrov, ce dernier peut se retourner contre la Russie et en cas de conflit, il aura une armée tchétchène fidèle derrière lui. Rien ne garantit une victoire russe.

En Ingouchie, les Russes n’ont pas trouvé d’équivalent à Kadyrov et il n’existe pas de clans ingouches pro-russes comme il s’en trouve en Tchétchénie. Enfin, le Daguestan est miné par des conflits inter-ethniques (il y a plus de 30 ethnies dans ce pays) et par des rivalités entre des groupes islamistes et des réseaux mafieux.

Les Russes se trouvent donc face à une situation explosive qu’ils contrôlent peu. Jusqu’à présent, ils ont acheté la loyauté des dirigeants des pays du Caucase Nord, mais avec la crise économique, ils risquent de ne plus pouvoir le faire. L’instabilité pourrait donc dégénérer et s’étendre à toute la région.

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